08.02.2007
La contagion libérale !
On ne lit jamais assez la presse professionnelle. En couverture du Pharmacien de France de février (mensuel destiné aux professionnels de l’officine) s’étale un titre tapageur :
La contagion libérale !
S’ensuit une série d’articles qui n’ont qu’un seul objectif : attaquer la Commission de Bruxelles dont les coups de boutoir répétés contre les différents monopoles pharmaceutiques en Europe, commencent sérieusement à inquiéter les français.
On mesure d’ailleurs bien l’étendue de cette inquiétude à la lecture de l’éditorial de Philippe Berthelot, directeur de la rédaction du Pharmacien de France et membre du bureau national de la Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France :
- « N’oublions pas que, d’une certaine façon, le rejet par référendum de la Constitution Européenne en 2005 a été, entre autres, la manifestation d’une volonté de préserver des valeurs traditionnelles face à une Europe marquée par la contagion libérale »
Mais qu’est-ce qui inquiète donc tant les pharmaciens français ? Petit rappel de la situation actuelle.
En France, la profession est protégée et encadrée par l’Ordre National des Pharmaciens dont le credo repose sur trois piliers :
- Le monopole pharmaceutique : un médicament ne peut être délivré et vendu que par un pharmacien.
- La propriété de l’officine : seul un pharmacien peut-être propriétaire d’une pharmacie. Il est interdit à un non pharmacien d’investir, même de manière minoritaire, dans une officine.
- La loi de répartition démographique : l’ouverture d’une nouvelle pharmacie est soumise à l’autorisation du préfet et du Conseil de l’Ordre selon des critères démographiques : une pharmacie pour 2500 habitants.
Ces trois piliers, que l’on retrouvait à l’identique, à peu près partout en Europe, on été récemment remis en cause dans plusieurs pays, soit sur injonction de Bruxelles, soit du fait même des pays concernés qui considèrent que cette sur-protection n’a plus lieu d’être dans une société moderne et ouverte.
Le Portugal et l’Italie par exemple, ont opté récemment pour une libéralisation du marché du médicament sans ordonnance. Dans ces deux pays, on peut désormais acheter son Nurofen, son Fervex on son citrate de bétaïne en grande surface, à condition qu’un pharmacien soit présent dans le magasin. Les prix sont libres, la concurrence joue à plein, pour le plus grand profit des consommateurs. Il est évident que la petite pharmacie de quartier qui vend 30 boites de Nurofen par mois à 3,10€ l’unité ne peut pas rivaliser avec un grand groupe qui commercialisera le même Nurofen à 1,30€.
En France, le Conseil de l’Ordre des pharmaciens se bat comme un beau diable contre toute remise en cause de son monopole. Carrefour et Leclerc ont été condamnés à plusieurs reprises pour avoir tenté de rajouter en douce, quelques médicaments réservés au monopole pharmaceutique dans leurs rayons. Entendons-nous bien : nous ne parlons ici que des médicaments vendus sans ordonnance, c'est-à-dire, tout ce qui concerne l’auto-médication familiale.
L’Ordre et les syndicats de pharmaciens s’abritent derrière la défense d’un « système de santé publique de proximité » dont ils seraient les garants. En réalité, le combat d’arrière-garde qu’ils mènent pour protéger leur monopole, prive les consommateurs d’un accès à moindre coût aux médicaments courants. De la même manière, l’interdiction faite aux non-pharmaciens d’investir dans les officines, empêchent celles qui le souhaiteraient de se développer grâce à un apport de capitaux extérieurs.
La pharmacie est aujourd’hui une profession congelée par des archaïsmes syndicaux qui l’obligent à regarder le monde avancer sans elle. Lorsque sa presse professionnelle parle de « contagion libérale », elle exprime bien toute la peur du monde moderne qui paralyse des syndicats arc-boutés sur la défense de leur situation acquise, sourd aux intérêts économiques des patients et rétifs à toute évolution de leur métier.
Un exemple ? Les groupes agro-alimentaire investissent massivement le marché des « Alicaments » (aliments ayant une influence positive sur la santé) : lait au soja, beurre et fromage pauvres en cholestérol, et même yaourt « bon pour la peau » avec le nouveau Essensis de Danone. Tout passe par le circuit de la grande distribution. Les syndicats de pharmaciens hurlent, mais regardent passer le train sans même songer à s’adapter à la demande des consommateurs.
Les archaïsmes propres aux instances dirigeantes de cette profession sont symptomatiques d’un problème bien français. Encore une fois, les réformes salutaires risquent d’être imposées de l’extérieur (par l’Europe en l’occurrence), sans que les pharmaciens soient à l’origine de ces réformes et sans qu’ils aient conscience de leur urgence. Au contraire, il est à parier que d’ici une quinzaine d’années, le Conseil de l’Ordre demandera des subventions à l’Etat pour soutenir les pharmacies économiquement non viables, et maintenir une officine dans le moindre village, « parce qu’il en a toujours été ainsi ».




